Les défis d'une élection

Publié le par Pierre

Les élections européennes de juin prochain s'annoncent décisives pour l'avenir de l'Union : plus que jamais, il s'agit de définir un cap à tenir pour les vingt-sept pays membres et de convaincre les citoyens de l'importance d'un tel scrutin.
L'ancien ministre de la Diplomatie de Lionel Jospin, Hubert Védrine, a pour l'Union européenne ce commentaire acide : « L'Europe ne sait plus qui elle est, ni ce qu'elle veut ». Tout est dit. Le défi le plus urgent de la Communauté née du Traité de Rome, n'est pas tant la crise économique, mais la nécessité de trouver les finalités de son projet. Quels sont les buts de l'Europe ? A-t-elle vocation de créer un pôle autonome dans la mondialisation ? Est-ce un futur super-État ? Etc.

Le débat entre la conception fédéraliste, qui amènerait à terme les États-Unis d'Europe, et la conception souverainiste, fidèle à l'esprit de l'Europe des nations, fait rage depuis longtemps. Pourtant, ce n'est là que se situe la véritable question. Elle concerne l'identité de l'Europe. L'Europe a-t-elle une identité civilisationnelle ou une identité universelle ? Dans le 1er cas, elle renvoie à des frontières bien définies et à des déterminations, notamment religieuses (c'est-à-dire chrétiennes) et culturelles, propres. Dans le 2e cas, il s'agit d'une identité de tous, c'est-à-dire une non-identité. Un concept universel, celui des Droits de l'Homme et de l'humanisme, baigné dans l'idéal de la fin de l'Histoire et de l'humanité devenant une même famille, sinon une foule de consommateurs. Quand on réclame que la Turquie entre dans l'UE, cela signifie que tous les pays sont voués à devenir européens ; on se souvient de la demande d'adhésion du Maroc et de la Tunisie. La tendance actuelle à Bruxelles va dans ce sens : le président de la Commission José Manuel Barroso (ex-révolutionnaire maoïste devenu libéral) est partisan d'une adhésion turque, et pose la question en ce qui concerne l'Ukraine et la Géorgie. Député à Strasbourg, Daniel Cohn-Bendit va même plus loin : il faut « donner une chance à Israël et à la Palestine d'entrer dans l'Europe »... Et il n'est pas le seul à le penser. De l'autre côté de l'Atlantique, beaucoup théorisent un tel ensemble global. La vision stratégique américaine est claire sur ce point : l'appartenance à l'OTAN équivaut à une appartenance à l'Europe. Tous les pays membres de l'UE, y compris les neutres, doivent rejoindre l'OTAN, alors que l'Albanie et les partenaires eurasiatiques de l'organisation comme la Turquie ou pouvant le devenir comme les pays du Caucase et Israël, ont vocation à intégrer l'UE (cela écarte évidemment le projet d'une défense européenne commune, et ne met pas à l'abri de l'ingérence américaine en Europe, comme en Yougoslavie en 1999 ou vis-à-vis de la Russie avec le bouclier anti-missile US).

L'Europe se conçoit aujourd'hui comme une civilisation universelle, elle oublie ce qui la fonde en propre. Alors que les USA, l'Inde, la Russie et la Chine arrivent dans la mondialisation en affirmant leur identité ethnique, culturelle et religieuse, l'UE devrait-elle être la seule construction privée d'Histoire ? Le débat sur les racines chrétiennes de l'Europe dépasse donc largement le conflit entre laïcité et attachement aux valeurs religieuses : il s'agit de la cohérence de l'Europe.

Ce besoin de cohérence n'est pas la priorité du Traité de Lisbonne, énième tentative de constitution rejetée par les Français, les Hollandais et les Irlandais, mais qu'on présente comme le nouvel acte majeur de l'Europe. Ce Traité, il est vrai, instaure une petite révolution: le droit européen prime sur le droit national, la Commission de Bruxelles se place au-dessus des États sur la scène internationale, l'extension des décisions prises à la majorité qualifiée, la charte des droits fondamentaux permet à l'individu de se substituer au citoyen en tant que sujet de droit... Mais il n'y a aucune définition géographique et civilisationnelle, pas plus que de véritable souveraineté au niveau européen.
Alors, ce Traité de Lisbonne, ébauche d'un plan plus vaste ou dernière dérive inacceptable ? Est-ce la revanche de l'élite technocratique vexée par les « non » populaires ou l'occasion d'insuffler un nouveau dynamisme à l'Europe ? La réponse dépend en grande partie de l'électeur européen, qui va élire ses représentants au Parlement de Strasbourg.

Or en France, qu'avons-nous ? Quelles perspectives sont proposées ? La campagne se veut européenne, mais elle dominée par le climat national. L'UMP et le PS verrouillent le débat ; ils affirment tous deux leur foi indéfectible dans une Europe belle et idéaliste, en assurant à qui veut l'entendre : « Il n'y a aucune autre solution ». Les uns se cramponnent à l'unique argument de la présidence française de l'UE, époque bénie, se disent contre l'entrée de la Turquie devant leurs électeurs, mais poursuivent les négociations et accueillent à bras ouverts les observateurs turcs au Parlement ; les autres conçoivent le scrutin comme un référendum contre le pouvoir en place (encore !)...
A côté, nous avons un MoDem, libéral et fédéraliste convaincu, qui n'est que le tremplin de son leader en quête de notoriété. Un parti écologiste ressuscité d'entre les morts par un ex-anarchiste en mal d'ego devenu grand-(rabbin) de la gauche de salon qui évoque à qui veut l'entendre la réussite du « rêve du Rhin », en attendant la réussite moins évidente du « rêve du Bosphore » et du « rêve du Jourdain ». Un épouvantail trotskyste, petit chef d'un parti basé sur la négation, qui a promis de démissionner en cas d'élection, car il ne travaille pas avec des capitalistes ; une Lutte Ouvrière qui ne reconnaît ni les institutions européennes ni les institutions françaises ; un Front National qui égrène son chapelet de prédications d'apocalypse contre la « Tour de Babel » du XXIe siècle.... Entre les adeptes de Schuman, béats d'admiration naïve devant le drapeau étoilé, les nouveaux enragés de la Commune et les derniers survivants d'un chauvinisme familial en décomposition, y a-t-il une seule proposition sérieuse et originale ?

Le célèbre pionnier de la construction européenne Jacques Delors disait : « L'Europe est un despotisme doux et éclairé ». A la veille des élections, il s'agit de le prendre au mot pour renverser cet état de fait et construire une Europe des peuples, pour les peuples, avec les peuples.

 

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