Du puritanisme à la liberté totale

Publié le par Pierre

Au milieu du XXème siècle s'est produit un incroyable effet de balancier qui transforma sans coup férir le strict Danemark et la rigoureuse Suède en paradis pour les libertés sexuelles. Un phénomène surprenant, met en lumière sur les enjeux d'aujourd'hui. Hier la Scandinavie, demain la France ?

Le fantasme absolu de tous les hommes, la grande blonde suédoise aux yeux bleus et à forte poitrine... n'est pas un mythe ! Et pour cause, les pays nordiques sont la destination privilégiée des jeunes occidentaux en mal de sensations. Pourtant, au début du siècle, jamais on n'aurait imaginé qu'un pays élevé dans les principes luthériens ne se dote d'une telle réputation.
Lorsque la Scandinavie embrasse la Réforme protestante à la Renaissance, la nouvelle religion va imprégner profondément les sociétés locales. L'État s'assimile au culte: les rois suédois et danois doivent être obligatoirement membres de l'Église luthérienne, et tout autre confession est punie de mort. La structure épiscopale luthérienne développe une culture de l'autorité et de la discipline, où les fidèles n'ont pas à prendre d'initiatives. Les générations de pasteurs font des sociétés scandinaves des communautés puritaines, travailleuses et sobres.
Tout change après la Seconde guerre mondiale. L'Église perd du pouvoir, et l'État se tourne vers le libéralisme politique. Les atrocités du conflit (le Danemark et la Norvège ont été occupés, la Suède est restée neutre) provoquent un véritable besoin de jouissance et de prospérité, qui se traduit par la révolution sexuelle, fort précoce, avec les premiers festivals du porno en Suède dès les années 1950 et les premiers transsexuels au Danemark. Les barrières morales ont vite cédées, et la tolérance devint une règle. Le Danemark, la Suède et la Norvège sont les pays européens pionniers de la libéralisation de l'avortement et du mariage homosexuel. En 2009, les sociétés nordiques sont particulièrement ouvertes: à titre d'exemple, les Suédoises sont en passe d'obtenir le droit de se baigner à la piscine les seins nus.

Le cinéaste suédois Ingmar Bergman est une figure caractéristique de ces changements. Fils de pasteur, comme beaucoup de monde en Suède, il est élevé dans la rigueur protestante, ce qui le dégoûte de la religion. Doté d'un génie cinématographique époustouflant, il multiplie des films, parfois très durs, porteurs de questions métaphysiques. Il milite pour une totale liberté de mœurs et d'opinions, et rencontre un large écho dans une population confrontée de plein fouet à ce tourbillon de modernité.

La religion s'est pliée à cette évolution. Après avoir perdu son influence sur la société, les Églises nationales ont fermés les yeux sur les questions sexuelles pour pouvoir survivre. Elles ont finalement acceptés les changements, au nom du principe que seule la foi de l'individu compte. Aujourd'hui, l'Église suédoise accepte les femmes pasteurs et autorise le mariage homosexuel. Ce retournement de situation a achevé le déclin progressif du culte en Scandinavie. Dans l'esprit des gens, la religion garde un rôle culturel (95 % des Suédois se déclarent protestants et 60 % des mariages se font à l'église), mais a perdu tout intérêt. Au Danemark, la pratique religieuse est à 4 %. En Suède celui qui souhaite assister au culte un dimanche beaucoup d'églises fermées, et ne comptera à la cathédrale de Göteborg qu'une poignée de personnes âgées écouter le sermon de l'évêque. Alors que la France conserve encore des réserves de fidèles, le potentiel religieux nordique a fondu comme neige au soleil.

Du passé, il reste certaines valeurs communes, comme la discipline, l'éthique, le travail et l'honnêteté. Cette situation est analysée comme un fait inédit en Europe et dans le monde: une ère post-confessionnelle, où la liberté des mœurs et l'agnosticisme passif ont remplacé la religion. La Scandinavie n'a pas le monopole: la Hollande, autrefois protestante, est devenu à la suite d'un processus similaire un pays à 55 % d'athées, et où les drogues, la prostitution, l'euthanasie, le mariage gay et la majorité sexuelle à 12 ans ont été autorisés. La puritaine Grande-Bretagne suit la même voie, alors que la pratique religieuse s'effondre et que l'Église anglicane se déchire sur les questions homosexuelles et féminines. La Norvège est aussi concernée ; sur 90 % de luthériens, 5 % se rend au culte dominical.

En Suède, seules les chapelles pentecôtistes et une minorité de pasteurs rebelles s'opposent au relativisme d'une Église désertée par ses fidèles. En 2003, une trentaine de ministres du culte ont crées un évêché dissident avec à sa tête un évêque retraité pour s'opposer au mariage gay et à l'ordination des femmes. En 2006, chose rarissime, un pasteur s'est converti au catholicisme de rite traditionaliste. Ses motivations: la religion luthérienne est devenue inefficace dans un pays en voie de devenir athée.

Quelles conclusions tirer ? Une chape de plomb morale qui pesait sur des pays entiers s'est soulevée en peu de temps, sous diverses impulsions. Est-ce par réaction à la sévérité du protestantisme ? Est-ce le niveau de vie plaisant et confortable de ces sociétés qui les poussent à se détacher de Dieu ? Il apparaît que les institutions religieuses ne sont pas invincibles. Les Églises protestantes "classiques", anglicanes, réformées et luthériennes, sont en voie de disparition, même si elles ont acceptées le changement, des exemples que méditent les responsables du Vatican quand les Évangéliques agissent. Si le christianisme mondial est en plein essor, nombreux sont ceux qui annoncent la fin de l'Europe des cathédrales. Sans doute à tort, mais avec l'exemple suédois, tout est possible.

Ironie du sort, Bergman, qui a tant fait pour la sécularisation de la Suède, repose aujourd'hui sur l'île de Gotland, où la pratique religieuse conserve encore des chiffres significatifs... Les pays catholiques vivent aussi des phénomènes sociaux identiques, mais leur passé n'a pas été marqué par un puritanisme aussi systématique ; les revendications modernes (homosexualité, euthanasie...) sont moins fortes, malgré les volontés politiques.

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Imane. 24/10/2009 01:26


C'est attristant. Le fait qu'un peuple s'éloigne de Dieu le mène purement et simplement à la perte..