Le spécialiste

Publié le par Pierre

"C'était un homme discipliné. Il ne mangeait ni ne buvait immodérément. Il était intelligent, parlait à voix basse, il était modeste, et certains disent charmant. Il aimait Mozart et les roses. Il a magnigancé la mort de plusieurs millions de personnes. Il avait du caractère."
Père Elijah - une apocalypse, de M. O'Brien

Le 8 mai 1945, l'Allemagne nazie capitule. Le monde découvre l'univers concentrationnaire où des millions de personnes ont péries. Pour tous ceux qui ont servi le régime et qui craignent la justice de ceux qu'ils ont persécuté, une seule solution:l'exil.
Dès les premiers mois qui suivent la reddition de l'armée allemande, des réseaux de fuite, les ratlines, se mettent en place. L'ancien homme de main de Hitler, le Waffen SS Otto Skorenzy crée l'organisation ODESSA pour permettre aux nazis de fuir vers l'Amérique du Sud. Des fransiscains croates font évader des officiers allemands de leurs camps de prisonniers et leur fournissent des faux papiers pour le Brésil ou le Paraguay. Environ 30 000 allemands, autrichiens, croates, norvégiens et hongrois se réfugient en Argentine entre 1945 et 1950 ; parmi eux, des requins comme du menu fretin. Certains proposeront leurs services à la junte militaire du général Juan Péron et obtiendront des postes importants.
Le gros de ces nazis de fortune se retrouve à la frontière du Chili, à San Carlos de Bariloche, où ils recréent un Reich miniature, avec chalets bavarois et tavernes munichoises (ci-contre). Friedrich Lantschner, ancien gouverneur du Tyrol, y retrouva Eduard Roschmann, le chef du camp de concentration de Riga, et Erich Priebke, officier SS responsable du massacre des fosses Adréatines. Aujourd'hui, la communauté germanique de San Carlos compte beaucoup de descendants d'anciens nazis, dont un des derniers survivants n'est qu'autre que Aribert Heim, le capitaine SS coupable de centaines d'expériences pseudos-médicales dans les camps de concentration.

Dans le Buenos Aires des années 1950, où la littérature nazie est en vente partout, un homme discret et courtois mène une existence sans histoire avec sa femme et ses enfants, sous la protection de la présidence argentine. Et pour cause, cet honorable monsieur au fort accent teuton n'est qu'autre que Adolf Eichmann, ancien Oberstrumbannführer de la SS et responsable logistique de la Solution finale. C'est lui qui, lors de la sinistre conférence de Wansee en 1942, a planifié l'acheminement en train des victimes vers les camps d'extermination. Il savait tout, était au courant de tout, notait tout. Il faisait partie du cercle très restreint qui a organisé le génocide le plus systématique de l'histoire.

Au terme d'une longue traque, les services secrets israéliens localisent Eichmann en 1960. Ils l'enlèvent en pleine rue le 11 mai et le transportent jusqu'en Israël par avion militaire (on dit que pour éviter qu'il n'appelle les soldats argentins de l'aéroport à son secours, les Israéliens ont forcé le nazi, incapable de tenir l'alccol, à vider une bouteille de Whisky). Il est jugé à Jérusalem pour sa participation du génocide et pour crimes contre l'humanité.

Le public assiste au procès d'un reponsable de premier plan de la Shoah. Pourtant, Adolf Eichmann n'apparaît pas comme le monstre assoiffé de sang qu'on décrit. L'homme au visage impassible qui écoute derrière sa vitre blindée les innombrables témoignages est une caricature de fonctionnaire grisâtre qui affirme le plus tranquillement du monde qu'il n'a fait qu'obéir aux ordres. Point de remord, point de regret. Aucune impression quelconque. L'accusé n'a rien à se reprocher. Il a fait son devoir, conformément à ce qu'on lui avait dit de faire. C'était un professionnel, un spécialiste. Il a servi son pays. Das ist alles. Etait-il conscient de ce qu'il faisait ? Savait-il l'ampleur du carnage ? Oui, bien sûr, mais les ordres étaient les ordres. Pour l'ancien gradé SS, la vie d'un juif, d'un slave ou d'un tsigane ne valait déjà pas grand-chose ; la mort de plusieurs millions d'entre-eux étaient simplement des statistiques. "J'étais lié par mon serment d'obéissance. Je n'ai donc rien à me reprocher dans mon for intérieur". Eichmann est un individu affreusement banal. Il a agit en tant qu'officier, pour faire carrière. Pour celui qui semblait n'éprouver aucune compassion ni aucune haine, Hannah Arendt trouvera cette expression: la banalité du mal.

Adolf Eichmann fut condamné à mort et pendu en 1962, ses cendres dispersés dans la Méditeranée au-delà des eaux territoriales israéliennes.

Au XXe siècle, l'homme a fermé les portes du Ciel pour le construire sur terre. Il a forgé de nouvelles divinités: la race, la nation, la classe, le parti, le Führer, le Petit Père des peuples... Elles se sont effondrées dans le fracas des armes, les flots de sang, les aboiements des chiens de garde et le silence des camps. Qu'est-ce que l'homme a fait sans Dieu ? Des millions de tués. Les plaies du passé ont du mal à cicatriser, et le tribut de l'histoire est lourd. Pour la première fois, l'homme a été touché dans sa profondeur même. On a nié sa dingité et sa nature spirituelle pour l'éliminer ou prétendre le reconstruire.
Certains juifs déportés revenaient chez eux et disaient: "la Shoah a brûlé la foi en nous". Les victimes retrouvaient la religion ou la perdaient. Aujourd'hui, les peuples d'Europe sont tentés de rejetter Dieu une bonne fois pour toutes. En effet, pourquoi s'intérésser à quelqu'un qui nous a abandonné depuis longtemps ? Où était Dieu quand les nazis ont mis le feu à des villes entières ? Où était Dieu quand Staline a déporté des millions de ses sujets ?

Mais le Ciel n'était pas silencieux. Que pouvait-Il faire en vérité alors que Son propre fils est mort sur une croix sous les crachats et les injures ? Dieu a crée l'univers libre, un univers où chaque homme est un être unique et différent, capable de choisir le bien ou le mal. Notre liberté est la structure fondamentale de toute chose. Lénine, Trotsky, Staline, Hitler et Eichmann l'ont été jusqu'au bout. Libres.
"Je sentirai les souffrances de l'homme comme les miennes, parce que ce sont les miennes". C'est Sa réponse. Son amour surpasse ce que nous pouvons imaginer, car Il a souffert tout ce que nous, Ses enfants, avons souffert. Et Il l'a fait par choix, là où nous avons souffert sans le vouloir.

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